Après avoir assuré la première
partie d'Interpol au Zenith en Novembre dernier, Blonde Redhead
revient dans un cadre plus exclusif cette fois au Bataclan. Comme
quoi les critères de sélection préliminaires
pour des concerts se fondent davantage sur la popularité
d’un groupe que sur sa discographie (7 albums pour Blonde
Redhead contre 3 pour Interpol !). Bref, pour cette fois pas
de rivalité entre première et deuxième partie,
sachant que le premier groupe (Devastations) n'a pas suscité
grande extase : pendant une demi heure (déjà trop
longue) un rock expérimental plus chiant qu'excitant,
malgré une conclusion, saisie d'une oreille,
légèrement plus ambitieuse et plus
spectaculaire. A peine le temps
de faire un dernier aller retour au bar -étant donné
qu'une bonne partie de la foule s'y était allègrement
ruée pendant Devastations- on reconnaît Falling
Man plus introductif qu'immédiat, répandant un
son encore trop brouillon, contrastant avec la production plus
lisse de leurs derniers albums. Arrive rapidement l'un
des plus beaux titres de 23, et d’ailleurs
le plus rock, Spring and by Summer
fall, qui, malheureusement, ne conserve pas
son intensité originelle, la voix cristalline du
mâle un brin enfouie sous l'avalanche de guitares,
sous un son trop élevé qui ne permet pas d’en
saisir toute la subtilité. Petit à petit, la
déception se fait sentir. D'abord, dû au manque
évident de complicité entre le rital et la japonaise
qui, en exposant leur progéniture musicale sous les
lumières rouge et verte des projecteurs,
n'étincellent pas à la manière d'autres
groupes-couples à la Dresden Dolls ou à la Kills. Ces
derniers, en affichant leurs ébats sentimentaux comme un jeu
de scène supplémentaire et forcément
sincère -sans pour autant nous rendre plus voyeurs que
spectateurs- ajoutent à leurs compositions un climat de
sensualité fusionnelle qui laisse béat. Ce qui n'est
pas exactement le cas ici ; les musiciens, tellement bien
disposés (à gauche Kazu, à droite Amedeo, et
entre les deux, au fond Simone, d'une discrétion absolue,
bidouillant dans son coin) demeurent la plupart du temps statiques,
comme le public, ultra discipliné. On se demande alors
où sont passés les amants qui, sur Misery is a
Butterfly, se cherchaient et se croisaient, au détour
d'un Pink Love (plus qu'un duo, qu'une rencontre, une
étreinte), bien espéré en feu d'artifice
final. Le seul morceau en commun (le cas aussi sur
23) reste Publisher avec les quelques mots de
Kazu à la fin mais sans partage de micro ni
échange de regard. Ensuite, le reproche peut être fait
concernant le manque d'échange avec le public, même
si cela fait apparemment partie des habitudes du groupe, et qu'on a
eu droit ce soir à plusieurs apartés de la part de
Kazu à considérer comme un honneur : des
remerciements à plusieurs reprises clamés en
français ainsi que des commentaires rapides, notamment
après la somptueuse balade Melody « le titre le plus difficile à jouer de notre
répertoire » précise-t-elle
avec fierté et timidité. Il faut admettre que la
demoiselle excelle de classe et d'élégance tout
le long du set : un chant souple et juste, sans
débordements, sans exagérations, un
laissé-allé de petits cris quasi orgasmiques pendant
une minute (alors que sur The Dress, les souffles
étouffés étaient pré-progammés,
dommage), et fréquemment de charmants déhanchements.
Un morceau comme Equus s'avère, à mon
goût, moins crispant que sur album, dynamise la
salle et remonte le niveau : sa voix
s'élève et se fait plus nerveuse, donc on serait
tenté de dire plus enthousiaste, plus énergique, plus
prenante. A retenir également, le morceau qui lui a
précédé, Melody of Certain Tree, et
la fabuleuse transposition du brumeux et curieux 23 qui
prend toute son ampleur ici avec son lalala (en)trainant.
Mais si, à quelque chose près, les dix morceaux de 23
brillent par leur finesse, leur harmonie, leur douceur, le live ne
procure pas les mêmes frissons. Ce qui était doux
devient souvent étrangement mou, et il manque
trop de grains de sucre pour rendre l'ensemble véritablement
onctueux. Avec un opus de ce nom, il aurait aussi été
intéressant pour la symbolique
« numérologique » de jouer 23 titres,
ce qui était largement réalisable, vu la
quantité de morceaux en réserve, et puisque, de
surcroit, les pauses sont relativement courtes et qu'il n'y a pas
de prolongements instrumentaux ou de répétitions
interminables. Le set s'est avéré plus court
qu'imaginé, avec, en forme de rappel, l'annonce d'une mini
deuxième partie (un quart du concert) un peu plus
chargée, avec les morceaux cités, et une mention
spéciale accordé au disco Silently sur un
ton ocre interprété avec malice. Pendant que l'on
entend résonner des noms de titres suggérés
aux quatre coins de la salle mi tiède mi
magnétisée (on ne saura pas dire
précisément s'il s'agit de relâchement ou bien
d'intense concentration), les premières notes de Misery
is a butterfly soulève la satisfaction
générale avec un ouaaais qui ricoche de
gauche à droite, comme dans une attraction de type grand
8.
On ne
peut parler de déjà vu ou de déjà fait
à coup de comparaisons qui révéleraient un
cynisme franchement déplacé et rendrait coupable le
plaisir d’apprécier Blonde Redhead. En revanche on
peut parler de déjà vu quant au groupe qui n’a
pas su créer de véritable étonnement en se
contentant de balancer leurs morceaux, tous indéniablement
très bons, sans leur donner une dimension à laquelle
on pouvait s’attendre. On aurait exigé plus
d’électricité,
d’élasticité, de
théâtralité. On assiste donc à un
résultat scolaire plutôt que solaire, avec, en plus,
une Kazu détenant des cahiers à priori pas toujours
très bien organisés ! Sans oublier toutefois les
quelques moments de lueur, et la joie intacte qu’on aura, une
fois de retour chez soi, à placer leurs disques sur la
platine.